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Sociologie d'un jésuite haïtien: Karl Lévêque, éducateur politique

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Nouvelle publication du Prof. Hérold Toussaint, membre de GRAHN-Haiti


Réflexion de Karl Lévêque 

Le nouveliste / Publié le 5 juin 2014

Je n’ai pas connu personnellement Karl Lévêque. Il a, cependant, marqué mon parcours comme jésuite, particulièrement pendant les dix ans où je fus directeur du Centre justice et foi (CJF). Surtout pendant mes premières années au Centre dont l’équipe était encore constituée de personnes qui l’avaient connu, Karl Lévêque était souvent présent dans les conversations. Certains évoquaient des souvenirs heureux, parfois drôles, d’autres des évènements plus tragiques. Chaque fois qu’une situation spéciale se présentait ou que l’équipe du Centre était appelée à décider de nouvelles orientations, on faisait souvent référence à Karl, qui continuait d’inspirer la manière de procéder de l’équipe. C’est en lisant ses articles que j’ai mieux saisi ce qu’est l’analyse sociale et comment elle s’enracine dans le discernement spirituel.

Même aujourd’hui, Karl Lévêque continue de m’inspirer comme supérieur provincial des jésuites du Canada français et d’Haïti, puisqu’il est pour moi une figure emblématique du lien qui unit les jésuites des deux secteurs de la Province jésuite, car son engagement, vécu il y a plus de trente ans au Québec et en Haïti, donne sens au fait que, dans des contextes différents, nous partageons aujourd’hui une même mission et une même histoire.

Karl Lévêque faisait partie de la première équipe du CJF avec Julien Harvey, Albert Beaudry et quelques autres jésuites qui ont voulu, au cours des années 1970, donner des mains et des pieds, ici au Québec, à une orientation prise par la Compagnie de Jésus lors d’une assemblée générale de représentants jésuites du monde entier. En effet, lors de cette rencontre internationale, la mission de la Compagnie de Jésus a été définie « comme le service de la foi dont le combat pour la justice constitue une exigence absolue ».

L’engagement social n’était pas une réalité nouvelle pour les jésuites dont le fondement spirituel s’enracine dans les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola, le fondateur de la Compagnie de Jésus. Ici, au Canada français, cet engagement avait donné naissance à l’école sociale populaire puis à la revue Relations. Mais, à la lumière du Concile Vatican II puis des grandes assemblées latino-américaines de Medellin (1968) et de Puebla (1979) qui ont orienté l’Église vers l’option préférentielle pour les pauvres, l’engagement de la Compagnie de Jésus, manifesté par un grand esprit missionnaire mais aussi par une attention au contexte social dans lequel l’Évangile était annoncé, était appelé à prendre une direction particulière, guidée par son Supérieur général de l’époque, le père Pedro Arrupe.

Pourquoi la Compagnie de Jésus donnait-elle une telle importance à la dimension sociale dans sa mission ? Parce que cette mission s’enracine dans les Exercices spirituels. Ces Exercices marquent la vie des jésuites et orientent leur apostolat. Tout jésuite, dans sa formation, vit à deux reprises les Exercices spirituels : au début de sa vie religieuse, dans la phase qu’on appelle le noviciat où les Exercices aident celui qui les vit à développer une grande générosité et une disponibilité ouverte dans le don de soi, et au terme de la formation, dans ce qu’Ignace appelait « l’école du coeur », où se vit une intégration de toutes les dimensions de ce que le jésuite a vécu jusque-là, soit la formation intellectuelle, spirituelle, apostolique et communautaire en vue d’un engagement total dans la mission. Les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola font entrer celui qui les vit « avec un cœur large et généreux » dans une histoire où la vie et la mort, le péché et le salut se côtoient et développent ainsi une conscience vive d’appartenir et d’être solidaire d’un monde blessé et réconcilié. Ils développent chez la personne qui les vit une vision du monde où s’intègrent à la fois le projet de Dieu et le désir humain de participer à l’élaboration d’un monde plus juste où chaque personne humaine est reconnue dans son entière dignité. Karl Lévêque, comme d’autres jeunes Haïtiens des années 1960, a été marqué par les jésuites canadiens qui avaient été envoyés en Haïti pour travailler à la formation du clergé haïtien. Leur zèle apostolique, le feu qui les animait, leur proximité du peuple haïtien et leur manière d’essayer de dénoncer les inégalités sociales criantes dont ils étaient témoins avaient touché le cœur d’un petit nombre de jeunes Haïtiens qui portaient le désir de devenir prêtres et dont la manière de vivre et de s’engager des jésuites rejoignait leur propre désir.

Alors que, sous le régime Duvalier, les jésuites étaient expulsés d’Haïti en 1964, un certain nombre de jeunes Haïtiens venaient frapper à la porte du noviciat des jésuites canadiens pour rejoindre leurs rangs. Karl Lévêque fut l’un d’eux. Façonné par la formation intellectuelle et spirituelle des jésuites, Karl développe et intègre en lui une pensée sociale bien articulée, un feu apostolique et le désir de lutter contre les injustices sociales dont sont marqués les laissés-pour-compte, particulièrement ceux de son pays d’origine. Karl Lévêque est venu au Québec pour se faire jésuite afin de retourner en Haïti. Pendant vingt-six ans, il portera ce désir tout en s’engageant à fond au Québec et en faisant le pont entre le Québec et Haïti.

Sans jamais le rencontrer, Hérold Toussaint a connu Karl Lévêque par les écrits de ce dernier et par une correspondance que les deux ont entretenue pendant quelques années. Pour Hérold Toussaint, Karl Lévêque était le grand frère, le compagnon qui inspirait sa vision et dont la pensée sociale donnait sens à ses propres désirs. Pour Hérold Toussaint, comme pour un certain nombre d’Haïtiens et d’Haïtiennes de son âge, Karl Lévêque représentait un espoir pour l’avenir d’Haïti. C’est à travers ce regard que l’auteur nous parle de Lévêque.

Mais pour les Québécois qui ont connu Karl et qui ont travaillé avec lui, pour les Québécois qui ont rêvé avec lui d’une société québécoise meilleure, à une époque de grande effervescence pour le Québec, Karl Lévêque a toujours été l’un des leurs. Il est le modèle d’un homme qui s’est bien intégré dans la société qui l’a accueilli et qui a su communiquer à ses amis et connaissances l’amour qu’il ressentait pour Haïti et pour son peuple. Karl Lévêque a été l’un des artisans du lien qui unit le Québec et Haïti.

Partout où il a œuvré, que ce soit au Centre justice et foi et à la revue Relations, à l’Entraide missionnaire, au Bureau de la Communauté chrétienne des Haïtiens de Montréal, Karl a été un pont, il a établi des relations. Hérold Toussaint nous fera voir à quel point Karl a été un homme polyvalent. Il a été un homme de deux sociétés, de deux mondes et il a su paradoxalement unifier des réalités fort différentes, Haïti et le Québec, la foi et la raison, l’engagement pour la justice et la réflexion théologique, le travail intellectuel et l’engagement concret, l’art et la spiritualité. En somme, il a pu concilier toutes ces dimensions parce que c’était un homme de l’universel, enraciné dans son identité haïtienne, mais entièrement ouvert sur le monde.

Qu’est-ce que Karl Lévêque a à nous apporter, presque trente ans après son décès, à nous qui vivons dans un monde où les grandes idéologies ont perdu de leur mordant, où la mondialisation des marchés augmente l’écart entre pays riches et pays pauvres, où les techniques de l’information nous font plus que jamais sentir que nous sommes citoyens du monde ? Comment Karl Lévêque peut-il encore nous inspirer dans notre quête de justice sociale et dans notre désir de créer des sociétés sans exclus ? C’est cette préoccupation qui a guidé Hérold Toussaint dans son désir de transmettre à des plus jeunes l’exemple et la pensée de Karl Lévêque. Pour de jeunes universitaires haïtiens comme pour de plus jeunes jésuites d’Haïti et du Québec, le lien avec Karl Lévêque, disparu tragiquement il y a presque trente ans, est en train de se perdre, s’il n’est complètement perdu. Hérold Toussaint, dans cet ouvrage, recrée le lien, transmet l’inspiration et le feu qu’il a reçu de son aîné pour que les plus jeunes générations puissent y nourrir leur idéal.

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